Nuno Fernandes l’indique avec fierté : il est un lusodescendant ; petit-fils ici d’un charpentier, là d’un scieur de long, il a, avec ses parents, fort tôt, quitté le Portugal. Son père, maçon et restaurateur de monuments historiques participe à lui donner un appétit pour les choses du passé ; un goût qui le mènera à obtenir une Maîtrise d’Histoire à la Sorbonne, en travaillant – déjà passeur de cultures – sur “le marché du vin de Porto en France dans l’entre-deux guerres”. Admis au concours écrit du CAPES, il pense un temps à devenir enseignant, mais une lecture va infléchir cette route. Le Figaro fait paraître, en 2004, un article sur “la généalogie : une passion française”. Une vraie découverte ! Certain de voir dans la généalogie successorale, le métier de ses rêves, il sollicite ADD et obtient un stage durant l’été. L’intuition était bonne et l’expérience concluante : il signe dès l’automne suivant pour intégrer le secteur international, alors en développement. Recrue fort à propos… car il est humblement polyglotte, et circule en toute aisance entre le portugais, l’italien, l’espagnol, l’anglais et le français évidemment ! Mais des talents cachés, il en a d’autres encore : fin jardinier, artiste culinaire ; qui sait où s’arrête la liste ? ADD a évidemment vu en lui une perle rare ; après 16 ans dans le même service, il lui est proposé, en 2018, d’en prendre les commandes. Désormais Responsable Recherche du Département International, il a accepté de répondre à nos questions.

Vous êtes depuis peu Responsable de secteur : quels en sont les enjeux ? Et pour quelles raisons avez-vous accepté cette nouvelle charge ?

Depuis sa création, il y a maintenant plus de trente ans, l’Etude a toujours accordé une attention particulière aux recherches à l’étranger, attention qui s’est matérialisée par la création d’un département international. L’importance des flux migratoires, leurs variétés, les familles recomposées d’origine étrangère : autant de recherches spécifiques réclamant un département dédié. Lorsque la possibilité m’a été offerte d’en assumer la responsabilité, cela n’a donné lieu à aucune hésitation. Il me semblait – et c’est toujours le cas ! – que mon expérience en matière de recherches à l’étranger pouvait être bénéfique pour la gestion de ce secteur particulier. Gérer une équipe de chercheurs avec plus ou moins d’expérience, définir des objectifs communs, trouver des solutions adaptées au pays où se déroulent les recherches d’un dossier lorsque celui-ci semble bloqué, partager mon expérience avec les plus jeunes, leur insuffler cette curiosité et ce regard critique que nous devons avoir de manière systématique (on ne travaille évidemment pas de la même manière en Uruguay qu’en Hongrie !) : autant de sources de motivations quotidiennes qui sont l’essence du travail d’une équipe comme celle-ci. Et avec toujours un objectif central pour moi : savoir répondre précisément tant à nos prescripteurs qu’aux attentes des héritiers.

L’Étude a toujours accordé une attention particulière aux recherches à l’étranger.

La généalogie que vous pratiquez aujourd’hui est-elle très différente de celle dans laquelle vous avez commencé ? Voyez-vous des grandes mutations ?

Assurément, le contact avec les héritiers n’est plus le même mais la plus grande différence, évidemment, concerne l’accès aux sources. Les innombrables chantiers de dématérialisation, tant en France qu’à l’étranger, ont changé les conditions d’accès et de consultation, avec une incidence sur les délais, évidemment. Dans certains cas, ce qui nous demandait une semaine, entre l’identification des sources, la commande, la mise à disposition, le déplacement pour aller les consulter, ne nous prend plus qu’un jour ou deux. Par exemple, certains registres d’état-civil italiens du début du siècle dernier peuvent être consultés en ligne, cela nous permet de gagner un temps précieux, tant sur la généalogie que nous devons dresser que sur le déplacement que nous devons organiser et pour lequel nous aurons un point de départ bien plus étoffé qu’il y a quelques années. Cette numérisation croissante est certainement la plus grande mutation que la profession a connue. Cela contribue par ailleurs, à dépoussiérer l’image de la généalogie : celle d’un professionnel ne consultant que des registres aux pages jaunies par le temps. Heureusement ce rapport aux matériaux existe encore… et nous aimons cette image un peu surannée, qui participe au charme de la profession. Mais nous sommes désormais aussi plus modernes.

Le rapport que vous entretenez avec des héritiers à travers le monde est sans doute tout spécifique : que pourriez-vous en dire ?

En quelques mots, nous permettons de répondre à une question restée souvent en suspens : qu’est devenue telle personne ? Voilà une part importante de notre action à l’étranger. Lorsque nous identifions et contactons des héritiers à l’étranger, pour la plupart d’entre eux, ils savent qu’un membre de la famille vivait en France. Une fois la surprise, méfiance parfois, de notre premier contact dépassée, les questions portent souvent sur la vie du défunt, de ce membre de la famille dont on avait plus de nouvelles. Les contacts sont donc différents de ceux que nous pouvons avoir en France puisque c’est l’histoire familiale qui prend le dessus, avec toute l’émotion que cela peut susciter. Indéniablement, c’est un aspect fort de ma profession. Un aspect qui me plait. Être au contact de l’autre, s’adapter tant aux langues qu’aux habitudes qui varient d’un pays à un autre, s’adapter aussi aux réactions de joie, d’étonnement, de tristesse : c’est une des richesses de ce métier à laquelle je suis attaché. Lorsque nous entamons une conversation avec un héritier, nous entrons dans sa vie, dans le “livre” de son histoire familiale : ce n’est pas anodin. Alors, on parle souvent de la rigueur et de la précision qui sont des qualités indispensables à ce métier, mais d’autres dispositions sont à mon sens nécessaires : la curiosité, l’attention, le respect…

Être au contact de l’autre, s’adapter tant aux langues qu’aux habitudes qui varient d’un pays à un autre, s’adapter aussi aux réactions de joie, d’étonnement, de tristesse : c’est une des richesses de ce métier à laquelle je suis attaché.

Un dossier peut-être qui vous a marqué ?

Je pense à ces deux sœurs espagnoles, toutes deux nées dans les années vingt mais qui ne se connaissaient pas ! Leur mère avait eu la première sans être mariée et l’avait abandonnée, alors que la seconde était issue d’une union légitime. Elles ont passé une partie de leur vie pensant qu’elles étaient filles uniques : quel choc d’apprendre que ce n’était pas le cas ! Il m’a fallu produire les actes d’état-civil et certains actes paroissiaux pour leur prouver que tout cela n’était pas une affabulation. Une fois cette découverte surprenante acceptée, cela a laissé la place à la rencontre vraie, des deux sœurs et de leurs familles. J’ai eu l’honneur de recevoir une lettre manuscrite signée des deux, remerciant « el señor genealogista » qui les avait réunis. Cette recherche aussi dans un pays de Sud de l’Europe qui concernait le décès d’un couple : rien dans les registres d’état-civil, et le responsable de la paroisse refuse de me laisser consulter les registres. Je me rends au cimetière du village d’origine dans l’espoir d’y trouver un caveau, une pierre tombale. Arrivé sur place, j’y croise le fossoyeur et lui explique mon cas. Est-ce ma bonne mine ? La couleur de ma cravate ? Quoi qu’il en soit, il me réplique qu’il connaissait le couple, me demande d’attendre, reviens avec un ossuaire métallique et, sous mon regard pantois, y donne un coup de marteau pour faire apparaître deux crânes ! “Voilà votre couple : énigme résolue !”