Depuis le 1er janvier 2005, nous sommes autorisés à transmettre à nos enfants, le nom de leur père, celui de leur mère, ou les deux – et ceci, dans l’ordre qui nous convient. Petite révolution dans le monde de la transmission ! Pourtant, nous continuons à observer religieusement la règle patronymique. En effet, selon l’Insee, près de 83 % des enfants nés en 2014 continuent de porter le nom de leur père. Le double nom ne concerne, lui, que 10% des nouveau-nés et le matronyme, 6 % des jeunes bébés. Le maintien de cet usage multiséculaire peut pour partie s’expliquer : la matronymie a longtemps été le signe d’un défaut de filiation paternelle et reste associé à un imaginaire de réprobation. En revanche, que le double nom demeure minoritaire laisse perplexe : dans un monde qui aspire à l’égalité des sexes, cette pratique aurait pu symboliser un nouvel équilibre, caractéristique de nos sociétés modernes.

Pour comprendre un peu la portée de cette loi, il faut revenir à l’histoire : Jusqu’au Xe siècle, le nom de famille n’existait pas ; on se contentait d’un prénom parfois associé à un surnom ou à un nom de métier. Il faut attendre le Moyen Âge pour que le patronyme devienne fixe et héréditaire. Celui-ci apparaît en fait avec l’Etat moderne qui a besoin d’administrer et de gérer les populations. Or, pour lever l’impôt, il faut pouvoir identifier les personnes. Pendant des siècles, cette domination de la lignée paternelle va être la règle. D’autant que le choix du patronyme fixant une reconnaissance de filiation constituait aussi une légitimation du père ; la mère, elle, étant certaine. Si dans l’Antiquité, le besoin se faisait sentir pour le père de reconnaitre son enfant en le prenant publiquement sur ses genoux, l’attribution systématique de son nom lui donnera la force d’une réalité juridique. A partir du XVIIIe siècle, émerge la famille conjugale moderne au sein de laquelle le père est le chef de famille, reconduisant donc, très logiquement, cet usage. La Révolution en pousse même la logique quand, en 1794, la loi du 6 fructidor an II pose le principe dit de « l’immutabilité du nom ». Il devient, autrement dit, interdit de porter un nom ou un prénom autre que celui indiqué dans son acte de naissance, interdit également d’y ajouter un surnom !

Etonnamment, la transmission du nom du père est la seule inégalité à survivre, et personne ne songe à demander sa suppression…

Ce n’est qu’au XXème siècle que cette toute-puissance paternelle finit par légèrement s’effriter : au nom de l’égalité homme-femme, les dispositions asymétriques du droit de la famille sont supprimées une à une. Les épouses conquièrent, entre autres, la liberté de résidence et le droit de gérer leurs biens. Mais, étonnamment, la transmission du nom du père est la seule inégalité à survivre, et personne ne songe à demander sa suppression – y compris les féministes des années 1970… La règle paraît tellement évidente qu’elle ne figure même pas dans le Code Civil – la coutume, puis la jurisprudence suffisent à fonder sa légitimité. C’est finalement l’Europe, en 1978, qui la remet en cause : le comité des ministres du Conseil de l’Europe demande aux gouvernements des pays qui le composent, d’accorder à la mère et au père des droits égaux en matière d’attribution du nom de famille. Un an plus tard, les Nations Unies exigent, elles aussi, la disparition de « toute disposition sexiste dans le droit du nom ». La France finit par modifier sa législation en 2002. Loi mise en application en 2005, bannissant par la même occasion, le mot de « patronyme », au profit du « nom de famille », jugé désormais plus neutre.

Le jeu des filiations, depuis, s’en trouve profondément modifié : la famille n’est plus un chaînon de générations soumis à la loi commune mais un espace de discussion où les individus peuvent exercer leur liberté. Pour la première fois de l’histoire, père et mère ont un droit équivalent, celui d’instituer le nom par lequel leur enfant va vivre et s’incarner.

Si à la première génération, les parents ont le choix entre quatre possibilités, à la seconde, le jeu s’ouvre !

Mutation de taille, occasionnant de nombreuses nouveautés ! Car si à la première génération, les parents ont le choix entre quatre possibilités, à la seconde, le jeu s’ouvre. Seuls les généalogistes sont à même de faire de tels calculs ! Les enfants pourront porter rien de moins que quatorze combinaisons différentes de noms. Lorsqu’ils optent, en effet, pour le double nom, les couples doivent également déterminer l’ordre dans lequel ils figurent. Et lorsque les enfants à double nom deviennent parents à leur tour, le casse-tête s’amplifie encore, car ils ne pourront les transmettre tels quels (à moins que leur moitié accepte de renoncer au sien), générant donc une seconde mutation dans le suivi de la filiation. Que de joyeux mélanges ! Affirmer son identité, revendiquer son progressisme, sauver un nom de l’oubli, les motifs sont forts variés, mais le fait est : les compositions vont bon train et les arborescences se complexifient. En un mot : les recoupements deviennent primordiaux pour qui souhaitent établir une filiation. Imaginez l’imbroglio, désormais banalisé, dans le cadre de plus en plus fréquent des familles recomposées, d’une sœur et d’un frère dont la composition patronymique varie mais fonde pourtant le format étendu de la famille nucléaire ?! Le travail des généalogistes ne fait que commencer…