Gene@2018 devait, cette année, se tenir ce samedi 15 décembre 2018, à Paris, à l’Assemblée Nationale, et portait sur un thème hautement fertile : la généalogie par l’ADN. Annulé inopinément, cet événement organisé par la Fédération Française de Généalogie devait pourtant permettre de débattre d’un sujet qui divise le milieu, en raison notamment d’une série d’écueils juridiques et déontologiques, mais aussi de certains abus dont on peut pressentir qu’ils seront difficiles à endiguer.

Le déchiffrage du génome humain finalisé en 2003 a, en effet, ouvert le champ à de nouvelles disciplines, dont la généalogie génétique. Cela, car nous portons, il est vrai, tous, dans notre ADN, notre famille, notre histoire généalogique et même notre tracée archéologique. Il devient ainsi désormais théoriquement possible non seulement de retrouver l’oncle d’Amérique mais aussi de connaître l’origine de notre plus ancien ancêtre de la protohistoire.

Un « théoriquement possible » qui n’est guère resté longtemps sous-investi… Ces tests ADN – qu’il s’agisse du test mitochondrial, autosomal ou du chromosome Y – ont en effet désormais le vent en poupe. Ces possibilités offertes par la science finissent même par revêtir des atours que d’aucuns pourraient trouver dérangeants. Un simple détour par Google nous permet par exemple d’être avisés de l’actuelle « promotion de Noël » proposée par myheritage : connaitre l’intégralité de son ascendance par analyse ADN, pour la modique somme de 59 euros ! Le divin enfant se retournerait presque dans son lit de paille…

Le déchiffrage du génome humain finalisé en 2003 a ouvert le champ à de nouvelles disciplines, dont la généalogie génétique.

Et, pourtant, ils ne sont pas les seuls. Family Tree DNA, Ancestry, Igénéa : tous, pétris par une même arrogance, et par le biais parfois d’offres exorbitantes, offrent de retrouver des parents perdus mais aussi d’établir, en quelques semaines, nos pourcentages d’origine(s) sur une carte du monde ainsi que notre peuple de naissance ou dit « haplogroupe », en remontant jusque 100 000 ans dans l’encodage des différentes ethnies ayant parsemées le globe.

… Une bagatelle, en somme.

Deux mois à peine d’attente, une vulgaire brosse pour recueillir un peu d’ADN ou de salive au creux de la joue et la « Suprême Science » vient nous gratifier de sa lumière incontestable. Incontestable, car il ne reste alors plus une part d’ombre, ni non plus de secret. Ces tests ADN permettent en effet de débusquer les fantômes savamment cachés dans presque toutes les armoires de mariage de famille : ici l’oncle fauteur mis à jour, là la grande cousine qui veillait si langoureusement chaque matin le « passage du facteur » enfin débusquée ; les adoptions discrètes deviennent tout d’un coup fort bruyantes, les changements de nom de famille décidés dans des contextes durs pour préserver des vies se voient presque rendus ridicules tant ils apparaissent, là, dénudés…

Cette impression d’absolue transparence pourrait presque nous incommoder. Pourtant, s’il y a autant d’offres, sans doute est-ce un penchant qui nous caractérise ? Nos sociétés sont si atomisées, éparpillées que nous cherchons sans cesse du solide à quoi nous accrocher, du consistant en quoi croire et se fier.

Mais ne nous y trompons pas : c’est aussi, ici – au travers de cette fascination scientifique et de cette envie quasi névrotique de se situer, de savoir d’où l’on vient, de connaitre absolument tout sans distinction – un peu la disparition du sensible, du délicat, du préservé. Car le tranchant de la transmission biologique froidement révélée n’accorde en effet que peu d’intérêt aux cas de vie qui font pourtant aussi nos arbres et nos familles.

Ne nous y trompons pas : c’est aussi, ici, un peu la disparition du sensible, du délicat, du préservé.

En cette période de l’année où nous nous affranchissons des distances et traversons les territoires pour dépasser les querelles et se retrouver le temps d’une messe ou d’un échange de cadeaux, sans doute n’est-il pas inutile de se rappeler qu’aucune ascendance n’est rectiligne, et qu’aucun acide – tout désoxyribonucléique qu’il soit – n’est en mesure de fixer qui nous a élevé ou encore quelles sont les alliances et origines qui nous ont fondé. Aucune promotion possible pour cette part de mystère là.

Si cela reste donc une fantaisie : offrir et mettre sous l’arbre de Noël, le tableau drolatique d’un ascendant commun à l’âge de bronze (au même titre qu’il est maintenant possible d’acheter – symboliquement s’entend – une étoile et de l’offrir à sa dulcinée), il n’y a guère de crainte à avoir. Mais si de proche en proche, nous légiférons de manière à autoriser la science à venir dire les faits crus et nus de nos tableaux d’ascendance, ne perdons pas à l’esprit que c’est une perte considérable qui s’ouvre : celle de la sensibilité. Celle – autrement dit – qui a poussé nos arrière-grands-mères à ne rien dire et celle qui fait des généalogistes professionnels les meilleurs spécialistes : transcripteurs d’arbres parfois chaotiques mais toujours justes. Lorsque l’enjeu est de faire la lumière sur une ascendance tout en la respectant, le généalogiste est et reste le seul interlocuteur souhaitable. N’en déplaise au biologiste.