Savez-vous qu’au début du 19e siècle, Paris comptait en moyenne un enfant trouvé pour 158 habitants ? Si la pauvreté est le motif le plus fréquent qui pousse les familles à se séparer de leur nouveau-né, la deuxième cause est l’illégitimité de la naissance. Aujourd’hui, certes, une femme peut mettre au monde un enfant sans être mariée, mais il faut bien se rappeler que cette ouverture d’esprit est très récente. Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est même l’ostracisme qui va prévaloir pour ce que l’on nomme alors les « filles-mères ». Celles-ci n’ont droit ni au respect ni au travail : pourvoir donc aux besoins d’un enfant qu’elles souhaiteraient – et les cas sont rares !– assumer, leur est rendu purement impossible.

Une femme peut mettre au monde un enfant sans être mariée, mais il faut bien se rappeler que cette ouverture d’esprit est très récente.

Pour saisir l’origine de ces drames, il faut se rappeler que les filles ont longtemps été mariées de force. En cas de couche, les jeunes filles ignoraient bien souvent leur état jusqu’à l’accouchement, qu’elles pratiquaient d’ailleurs souvent seules ; et lorsqu’elles mettaient au monde un enfant illégitime – et les occurrences sont nombreuses !… par amour ou par abus – elles le cachaient le plus longtemps possible, pour celles bien sûr qui n’étaient pas conduit à commettre un infanticide. Considérées comme des personnes maudites, elles ont subi, au niveau moral, d’intenses et longues persécutions. En 1556, Henri II va même punir le soupçon d’infanticide, par la mort, le bannissement ou la fustigation ! Double peine, en somme…

Au 19e siècle, être une fille-mère n’est plus sanctionné par la mort mais continuera à correspondre à une déchéance sociale, et si des bureaux vont ouvrir afin de proposer quelques secours financiers, les filles-mères restent aux marges de la société, sommées de se cacher. Une législation de juin 1793 – étonnamment progressiste pour l’époque – va quelque peu les protéger et établir qu’il revient à la Nation de pourvoir «aux frais de gésine de la mère et à tous ses besoins pendant la durée de ses couches. Le secret le plus inviolable sera conservé sur tout ce qui la concerne ». Les nouveau-nés abandonnés vont ainsi se trouver gratuitement accueillis dans les hospices civils de la République. Et grâce au décret du 9 janvier 1811, tous les enfants privés de famille avant leur 12 ans vont devenir « pupilles de l’Etat ». Table-rase de leur histoire. Seul le nom (impie !) de leur mère leur est, dans les meilleurs cas, donné.

Le cadre légale de recherches en généalogie autorise, aujourd’hui, à pousser leurs investigations jusqu’au 6e degré successible – ce qui pousse les professionnels à remonter allègrement jusqu’au 18e siècle. Ces tabous sociaux ressortent par conséquent ici avec force, car les enjeux patronymiques ne sont pas des moindres. Cette sanctuarisation du patronyme héréditaire s’est en effet longtemps enraciné dans un monde marqué par une forte hiérarchie des sexes. En un mot comme en cent : les règles de transmission du patronyme, fondées sur le modèle de la filiation légitime et de la prééminence du père, sont le reflet même d’une longue époque… Rappelons-nous pour illustrer cela, que quelques années à peine après la Révolution Française, le Code Civil de 1804 consacrait encore la toute-puissance du père et mari : « il est le chef du gouvernement de la famille » résumait le Consulat lors des débats préparatoires, « celui-ci administre tout, il surveille tout, les biens et les moeurs de sa compagne » !

Les généalogistes font in extenso sortir ces histoires de famille de la zone indicible dans laquelle elles ont été socialement jetées.

Ces femmes, dont l’histoire des familles sont patinées, se retrouvent alors, aujourd’hui, dans notre modernité morale, et par le travail minutieux de recherche de dévolution, un instant, remises en lumière… Car l’arbre de famille cesse alors brusquement, illustrant ainsi toute la violence de l’interdiction de transmission. En révélant l’absence – les tableaux restant aveugles de la moitié de la filiation –, les généalogistes font in extenso sortir ces histoires de famille de la zone indicible dans laquelle elles ont été socialement jetées. Ce geste n’est pas des moindres ; il console peut-être même ! Dans nos sociétés patriarcales où la loi du père, la garantie du père et in extenso le nom du père, restent symboliquement encore centraux, le travail des généalogistes vient, d’une certaine manière, comme rétablir cette partie sombre de notre Histoire, en révélant, par la preuve, la lâcheté qui a longtemps été monnaie courante.

Soyons pour autant rassurés sur ces tragiques usages liés aux excès d’autorité du modèle patrilinéaire ; ils sont, eux, en voie de disparition. Et puis, comme disait André Gide : « ne pas savoir qui est son père, c’est ça qui guérit de la peur de lui ressembler »…