Elisée Reclus indiquait sans ambages en 1905 que « c’est dans la famille surtout, c’est dans ses relations journalières avec les siens, que l’on peut le mieux juger l’homme : s’il respecte absolument la liberté de sa femme, si les droits, la dignité de ses fils et de ses filles lui sont aussi précieux que les siens, alors la preuve est faite ; il est digne ». La famille serait donc comme notre miroir de vertu. Certes. Mais à quoi répond-t-elle aujourd’hui ? L’affaire du « Clan Halliday » a soulevé, en demi-teinte, une question qui nous concerne tous, de plus ou moins près : qui sont « les nôtres » ? Comment et où en fixer le périmètre ?

Longtemps, la filiation est restée ouverte et inclusive. Sous l’Antiquité, c’est le lien qui prime avant tout. Et, à Rome, la filiation par adoption est aussi naturelle que par la naissance. En Grèce, c’est l’« oikos », qui est premier ; ce terme désignant à la fois la cellule familiale et le patrimoine – autrement dit : la maisonnée comme lieu d’habitation et de production. Quiconque y œuvre est ainsi « des nôtres ». C’est en fait au Moyen Age que l’Eglise met l’accent sur la famille dite nucléaire : un homme, une femme et leurs enfants. Elle interdit l’adoption, la polygamie, le divorce, le concubinage, et fait, à partir du XVIe siècle, du mariage un sacrement.

C’est en fait au Moyen Age que l’Eglise met l’accent sur la famille dite nucléaire : un homme, une femme et leurs enfants.

Suite à la Seconde Guerre mondiale, les remariages, faisant notamment suite aux veuvages engendrés par les nombreux décès, se sont multipliés ; et la généralisation du travail salarié des femmes a permis des formes d’autonomisation inédites vis-à-vis de ce modèle nucléaire patriarcal qui avait jusqu’alors dominé. A partir des années 1980, les divorces et deuxièmes unions se banalisent, le mariage cesse d’être un rite central et indispensable à la constitution d’un foyer, et l’on assiste à l’éclosion des PACS et des unions libres.

C’est en fait une véritable révolution de mœurs et d’usages qui s’est opérée et qui aujourd’hui se décline dans toute sa liberté positive mais aussi dans toute sa complexité. Tant et tant que le terme de « famille recomposée » apparaît pour la première fois, sous la plume d’Irène Théry, sociologue de la famille, en 1987. Ces ménages d’un nouvel ordre sont aujourd’hui évalués à plus d’un million. Dans ces familles, les liens sont plus complexes, plus exigeants et plus précaires. Il est à présent monnaie courante de grandir parmi des demi-frères, des quasi-sœurs, des beaux-pères, des belles-mères. Ici, vécue avec souplesse, là génératrice d’adversité : à chaque composition, sa particularité, selon qu’elle est pétrie de bonne volonté ou sertie par de vils désirs de propriété. En fait, tout banalisé que ce modèle puisse apparaitre, il est en réalité loin d’aller de soi, et l’ajout de nouvelles figures au cercle de famille modifie bien sûr l’ensemble des liens et des places.

Il n’en demeure pas moins que ces constellations familiales issues d’unions successives sont désormais une composante importante du paysage de la famille contemporaine. Comment alors gérer cet imbroglio au moment délicat d’une succession ?

En France, le Code Civil impose un cadre inaliénable : la transmission obligatoire d’une partie du patrimoine du défunt à ses enfants – et cela, qu’ils soient légitimes, naturels, adultérins ou adoptés, issus de la première, de la seconde ou même de la douzième noce ! Mais le partage d’un héritage aboutit bien souvent à des querelles familiales qui engagent des représentations hautement symboliques ; des représentations que le cœur peut – sans doute sous le poids de la peine – alimenter, mais que le bon sens, lui, résisterait à défendre.

Ces constellations familiales issues d’unions successives sont désormais une composante importante du paysage de la famille contemporaine.

Et c’est ici tout le talent des généalogistes que de restituer, par un méticuleux travail de spécialiste, chacun de ces membres dans une place et une nature de lien que la loi lui reconnait et lui assure. Bien entendu, trouver aujourd’hui la totalité des « réservataires » d’une famille, réclame la consultation d’un nombre plus grand d’états-civils, sur des territoires parfois très éloignés ; et cela suggère un niveau de vigilance sans doute jamais égalé dans l’histoire de la recherche successorale.

La morphologie de la famille a, donc, oui, assurément muté. Mais face à cela, quel précieux rempart que de pouvoir se reposer sur la déontologie d’un spécialiste des lignées qui, avançant avec son temps, sait se doter des outils lui permettant de le traduire ! Alors… aimons-nous encore ! Composons, recomposons, lions-nous et délions-nous ! Le généalogiste, lui, saura, en juste temps, tout démêler…