La généalogie, tout le monde sait peu ou prou ce que cela concerne, et un bref détour par le Littré nous le confirme : il s’agit de « l’étude et de la connaissance de l’origine et de la filiation des familles ». Ceci posé, ce n’est pas vraiment la généalogie que nous connaissons, mais sa figuration symbolique : un arbre. Celui-ci vise à produire une représentation graphique des liens familiaux, ascendants ou descendants, d’un individu. Ce graphisme vertical, par « branche » – filant ainsi la métaphore végétale – s’est établi au XIIe siècle (mais il en existe d’autres : circulaires et semi-circulaires, notamment). Il provient du modèle biblique de l’Arbre de Jessé. Ce dernier était représenté portant un arbre lui sortant, tantôt du dos, tantôt du ventre, et remontant jusqu’à son descendant magistral : Jésus de Nazareth…

Savoir de qui l’on est issu, connaître son passé, ses aïeux, ce serait ainsi se connaître soi : se représenter ses racines, se figurer le décor de son histoire, se sédentariser en quelque sorte, mais aussi veiller à ce qu’il n’y ait pas d’erreur : sur-veiller. D’ailleurs, si ce fameux Arbre de Jessé est l’une des origines les plus probantes de cet usage, il n’en demeure pas moins qu’au XIe siècle, il existait déjà des diagrammes dits « arbres du droit » représentant les arbres de consanguinité et d’affinité à l’intérieur desquels le mariage était (et reste !) interdit. Cette figuration a donc aussi pour projet de dire ce qui est conforme.

Plus tard, au XVIe siècle, les représentations généalogiques vont connaître un franc succès. Dans les grandes maisons, des peintures ou bas-reliefs représentaient, sur les murs, les ancêtres en portraits hiérarchisés. Ce culte portait les aïeux en étendard. Il est vrai que les questions de lignage ont toujours fasciné, et les notables recherchaient souvent leur ancêtre « enracineur », celui qui, épousant une cause, avait fabriqué le mythe familial. D’autres, même, tentaient de se raccrocher à une ascendance divine ou légendaire. Les avancées de l’imprimerie puis de l’accès aux archives vont alimenter cet engouement, et cela conduira à des recherches admirables : l’arbre de Confucius, par exemple, s’étend sur plus de 80 générations et compte plus de deux millions d’individus !

L’arbre de Confucius, par exemple, s’étend sur plus de 80 générations et compte plus de deux millions d’individus !

Tout cela est compréhensible : cet appétit vise à nous rassurer et à construire (ou reconstruire) un certain regard sur nos origines. D’ailleurs, la généalogie n’est-elle pas aussi une optique intellectuelle ? Nietzsche, dans la Généalogie de la morale, propose de la voir comme une méthode : « il s’agit de parcourir, […] comme avec des yeux nouveaux, l’énorme, le lointain et le si mystérieux ». La généalogie, en philosophie, consiste ainsi à remonter, grâce à l’érudition, l’histoire d’un problème. Michel Foucault en proposera une application éclatante dans son ouvrage : Surveiller et punir.

Exercice exigeant que cette remontée aux sources ! Et la généalogie est assurément méticuleuse et patiemment documentaire. Elle travaille sur des parchemins embrouillés, des pièces plusieurs fois réécrites ; elle exige de la minutie et de la patiente, face à ce grand nombre de matériaux entassés – ces « petites vérités sans apparence, établies par une méthode sévère » comme le disait Nietzsche.

Il s’agit, en fait et surtout, d’un bel acharnement : ne rien laisser choir, rétablir des liens, révéler de l’inconnu, surveiller la conformité, défendre une filiation, la protéger de l’oubli : guérir, en somme ! Car oui, n’ayons pas peur des mots : le généalogiste est un guérisseur – et puisse ici l’érudition en témoigner : guarir est issu du vieux-francique warjan qui signifiait « défendre et protéger »…