L’idole de ces jeunes se retournerait presque dans sa tombe de Saint-Barthélemy face, pourtant, à la mer émeraude des Caraïbes où il fait bon n’entretenir aucun souci. Depuis le 5 décembre où le Taulier a pris la voile, il plane en effet un air dur et sec. Impitoyable moment que celui de l’héritage des plus connus et fortunés où s’insinuent, assez vite, batailles et ripostes immaîtrisables.

Les médias font, eux, leur recette annuelle ; pas un jour ne passe sans que nous soyons informés. Il faut dire que la France entière est divisée. Ici, ceux qui trouvent « que cela ne se fait pas » – déshériter ses enfants, quelle pitoyable affaire ! Là, ceux qui considèrent qu’il était de la liberté du rockeur californien de distribuer comme bon lui semble ses biens – pourquoi donc accumuler et capitaliser si nous n’avons pas la main sur ce que nous pouvons en faire ?

En droit français, on ne déshérite pas. Le droit anglo-saxon, lui, le permet. L’affaire ici serait close ?

Seul moyen – peut-être – de réguler les colères qui grondent et qui divisent : le recours à de savantes expertises. Que dit la loi sur le sujet ? Les généalogistes successoraux peuvent-ils nous aider à trancher ? Y’a-t-il jurisprudence pour nous départager ?

Une immense partie de la vérité est contractuelle. En droit français, on ne déshérite pas. Le droit anglo-saxon, lui, le permet. L’affaire ici serait close. Mais il n’est pas question que de droit. Il est affaire de conflits de moralité et, sans doute, de luttes entre idoles…

Car cette tradition, c’est rien de moins que notre histoire. Déjà dans les pays de droit romain, il existait une réserve pour les descendants qui s’appelait – le nom est éloquent – la « légitime » ; celle-ci est devenue, dans le code civil : « la réserve héréditaire ». C’est donc notre mémoire et notre continuité qui sont ici logées. Et, d’une certaine manière, contrariées…

Mieux encore : lors de la Révolution française, cette « légitime » (qui n’était pas encore réserve) était vaillamment défendue, dans un objectif tout assumé : rétablir l’égalité et diminuer le pouvoir du pater familias. Autrement dit, contrer cette disposition indigeste, directement venue de cet Ancien Régime à qui l’on venait de couper la tête, qui voulait que seul le fils ainé des familles nobles soit, par son père, gratifié. Cette traditionnelle garantie qui établit que quelles que soient les volontés du défunt, une portion de ses biens devra obligatoirement revenir à ses enfants – tous ses enfants -, est donc aussi notre fierté.

Cette réserve est évidemment variable – elle est fonction du nombre de prétendants – et laisse même, si l’auteur du testament le souhaite, la dite « quotité disponible » soit la partie restante, être l’espace de liberté possible : espace de don à quelque ami, amant ou autre fantaisie.

Espace de liberté si important pour les pays anglo-saxons, ceux du common law, que la réserve chez eux n’existe pas. Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, c’est le droit de chacun à disposer de soi-même qui prévaut. Ce libéralisme irradiant est leur idole. Défendre les libertés, accroître leur surface, les permettre toutes : c’est tout à la fois le dessein politique de ces pays anglophones mais aussi leur élégance. Ils donnent, échangent, font circuler, là où nous manifestons, nous protégeons, nous garantissons. Nos conduites, nos mœurs sont donc résolument différentes.

Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, c’est le droit de chacun à disposer de soi-même qui prévaut. Ce libéralisme irradiant est leur idole.

Erich Fromm disait de ce type de conduite, si spécifique à une nation et à ses usages, qu’il s’agit d’un « caractère social » – drôle de concept que celui d’un caractère qui serait partagé au point de nous définir tous, unitairement. Mais c’est pourtant, sans doute, un peu de cela qui se tricote ici, avec « notre » Johnny. Notre plus bel héritage à nous autres français, descendants de la Révolution et du Code napoléonien, c’est notre idole : l’égalité. Celle que l’on a conquise à coup de canons et d’étendards. Pensons aux mots de Robespierre pour l’illustrer : « la royauté est anéantie, la noblesse et le clergé ont disparu, le règne de l’égalité peut commencer ». Un règne ! C’est peu dire…

Nous comprendrons ainsi sans doute pourquoi, chez nous, le testament n’est pas si fréquent et important. Nous saisirons aussi combien les dispositions testamentaires de notre bienaimé rockeur peuvent sembler presque, grossièrement, déloyales. Comment – vieille canaille !- peut-il ainsi quitter la famille nationale ?