Le généalogiste, déjà émissaire malgré lui de la « grande faucheuse », est aujourd’hui conséquemment perçu comme le messager des dernières volontés. Il faut, en effet, bien le reconnaitre, la mort aujourd’hui mise à distance, nous ne connaissons que peu les dispositions testamentaires de nos proches.

Le voilà ainsi en prise à une nouvelle difficulté liée à cette double voix : il « dit la mort » et « ce qui s’en suit », et peut se trouver ainsi chargé de toutes les complexités qui s’y rapportent. Or « ce qui suit » n’est pas toujours simple : surgissement d’un héritier ignoré, héritage inégalement distribué, assurance-vie dédiée à un tiers ; le moment peut s’avérer conflictuel. Au plus près de la vie quotidienne, le temps de l’héritage peut exacerber des tensions larvées, rétablir des pans de famille délaissés, révéler des vérités enfouies ; le généalogiste se trouve, une nouvelle fois, en première ligne d’enjeux délicats.

Car si l’héritage est un fait « social » qui engage le rapport aux parents et ancêtres dont nous nous disons descendants et dont nous tirons identité, il est également un fait « domestique » et en cela porteur de possibles querelles. Ceci n’est sûrement pas étranger aux mutations mêmes qu’a subi le « testament » – duquel nous attendons presque tout dans l’éclaircissement de « ce qui nous revient ».

Si, en effet, longtemps le testament a été une déclaration orale faite aux comitia calata avec l’assemblée du peuple pour témoin, l’acte de rédiger ses dernières volontés sur papier existe, si l’on en croit Plutarque, depuis la Grèce Antique. Ces écrits étaient néanmoins uniquement réservés aux individus morts sans laisser d’héritiers directs. Le testament, stricto sensu, a ainsi surtout fait son irruption lors des croisades où les soldats, craignant pour leur vie, s’assuraient que leur bien-aimée connaîtrait leurs dernières volontés concernant le déroulé de l’office religieux visant le repos de leur âme, mais il s’agissait alors surtout d’exprimer des réflexions d’ordre spirituel.

Ce n’est que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que celui-ci se mue en un acte légal – proche de ce qu’il est aujourd’hui. Ce passage vers un testament banalisé, épuré de sa dimension symbolique, laïcisé, constitue un changement notable des rapports de confiance dans la famille ; et celui-ci consigne, dorénavant, l’aspect exclusivement matériel de l’héritage, rendant alors second l’aspect plus affectif dont nous aurions pourtant besoin dans ce moment de grande vulnérabilité.

Pour sortir donc de la charge de ce moment délicat que représente l’heure de l’héritage, tentons une nouvelle fois de déplacer nos perceptions et rappelons-nous, grâce à Cicéron, que le terme latin de testari, qui signifie « faire testament », peut être également traduit par « certifier la vérité ». Et n’oublions pas que le généalogiste, par les mandats qui lui sont confiés, a précisément pour mission de certifier les dévolutions – soit, d’une certaine manière, les parer d’atours de vérité et leur rendre leur puissance symbolique. Témoigner de la conformité d’une lignée, la certifier légalement, garantir que la descendance du défunt est honorée : il y a de quoi, dans ce moment clair-obscur qu’est l’héritage, considérer le rôle chaud et rassurant que remplit, en discrétion, le généalogiste…