Dire la mort aujourd’hui n’est pas chose aisée. Impudeur, gêne, tracas et dans les pires des cas mêmes : tabou. Ce terme polynésien qui signifie « ce qui est interdit » concerne souvent ce qui est vu comme non-naturel, le cannibalisme en étant un parfait exemple. Mais la plupart des tabous surgissent, en fait, par la tradition culturelle. Cette idée a par conséquent grandement évolué au fil de l’histoire. Et la mort – pourtant si ordinaire et commune – est étonnamment entrée dans le sillon, devenant ainsi une réalité hautement inquiétante. Le généalogiste, souvent l’émissaire de cette mauvaise nouvelle, se trouve de facto en proie à ses effets. Des effets qui, bien entendu, l’excèdent mais qui n’en chargent pas moins son travail et affectent possiblement le rapport, pourtant bienveillant, qu’il veille à conserver auprès des héritiers dont il a la charge. Disons le même, plus directement : le métier de généalogiste se trouve à la croisée des représentations les plus délicates de notre commune condition : mourir ! Mais soyons honnêtes : comment bien annoncer la fin d’une vie quand nous ne voulons plus parler de nos morts ?…

Les attitudes devant la mort n’ont pourtant pas toujours été les mêmes. Combien d’entre nous sont avisés du fait que, longtemps, elle fut même acceptée paisiblement, sans drame excessif ? Cette « mort apprivoisée » – comme le dit Philippe Ariès, auteur d’une impressionnante histoire de la mort – est caractéristique du Moyen-âge, et conduit très naturellement le mourant, alors averti de son sort, à prendre avec sérénité ses dispositions. L’art funéraire va alors longtemps représenter, avec une rare beauté, les proches, comme acceptant avec calme l’évènement. Mais une révolution se produit lorsqu’au XVIIe siècle, l’image du squelette – manifestation suprême de notre fragilité – va placer la mort dans un tout autre culte. Au XIXe, elle commence même à faire peur, et l’on cesse alors de la représenter. Tant et tant, qu’au XXe siècle, elle devient tabou. La mort est alors conçue comme indécente, et tous les rituels qui semblaient naturels jusqu’ici vont être objets de déplacement : on ne meurt plus chez soi mais à l’hôpital. Le deuil même est raccourci. Nous n’avons plus de pleureuses, toutes de noir vêtues, nous aidant à exorciser nos peines. Toute manifestation excessive se trouve, en fait, jugée comme une anormalité morbide. Et Freud, lui-même, va chercher à comprendre cette ambivalence des sentiments affectifs qui manifestement fondent les tabous. La sentence est nette : le tabou concerne quelque chose de sacré mais, revêtant un caractère inquiétant et dangereux, il faut donc en proscrire le contact !

Et voilà notre généalogiste situé dans le pire carrefour du cœur : celui qui, évoquant l’inquiétant, rétablit en quelque sorte le contact. Il se trouve alors exposé à une possible hostilité car, reconnaissons-le : nous lui attribuons, inconsciemment, la faute ! Le nœud gordien est là : qu’il tente d’opérer sa mission avec la plus grande délicatesse, l’objet lui-même reste brûlant… Et les braises incandescentes de cette mort qui aujourd’hui indispose, fondent une partie de son quotidien : il endosse ici les reproches des entourages qui n’ont pas eu le temps de dire au-revoir, il tente de rassurer ceux qui, sidérés par la disparition d’un aïeul inconnu, voient la mort comme entrer par la porte de derrière… Il fait de son mieux, pris entre le tabou d’une mort dont il n’est pourtant pas l’auteur et sa mission d’en être le porteur, mais l’enjeu est si vaste et si sensible ! Ne serait-il pas ainsi envisageable, pour plus de justice, de déplacer quelque peu nos représentations et d’imaginer – puisque Tabou et Totem ont été de tout temps intrinsèquement liés – qu’il occupe, d’une certaine manière et pour un temps donné, cette position de protecteur d’un individu ou d’un ensemble d’individus… ? Une manière comme une autre d’apprivoiser ensemble ces moments difficiles.